Caroline Kennerson – Artiste peintre plasticienne

Caroline Kennerson – Artiste peintre plasticienne

sans moderation bourbon(1)

Philogénie utopique, Caroline Kennerson

La phylogénie (du grec ancien phylon, signifiant « race, tribu, espèce ») est l’étude des relations de parenté entre êtres vivants. Également orthographié philogénie, le terme acquiert une portée philosophique, voire métaphysique, résonnant alors avec ce qui se joue au-delà, par-delà les apparences sensibles.

À travers cette exposition de travaux récents allant du dessin à l’installation, en passant par la sculpture, Caroline Kennerson nous invite à nous pencher, physiquement comme mentalement, sur l’interdépendance des espèces animales (l’homme étant à considérer, aussi, comme un animal particulier) et végétales. Gravant des cellules de poissons ou de rats sur des radiographies humaines ou des cellules humaines sur des radios de chiens, en y associant parfois des cellules de végétaux pour la richesse formelle et suggestive de leurs motifs, c’est en effet des notions d’hybridation, de chimère, de manipulation génétique imaginaire et d’artefact dont se saisit l’artiste, à bras le corps.  

L’artefact semble bien la pierre angulaire de ce travail de minutie, dans la pensée comme dans la réalisation, mêlant subtilement la distance prise avec les représentations médicales au fondement des œuvres et la volonté farouche de pénétrer au cœur même du vivant, de la matière organique, pour en fouiller les secrets autant que la poésie. Art et sciences sont d’ailleurs unis dans ce mot même : l’artefact de l’imagerie médicale permettant de jouer à plein l’artéfact de l’image de l’artiste !

C’est donc le corps qui est ici convoqué, le corps humain, le corps animal, le corps social aussi, par cette interrogation essentielle, douce et violente à la fois, sur ce qui lie et sépare les espèces entre elles. Faire corps, qu’est-ce ? Et qu’est-ce qui fait corps, pour chacun d’entre nous, pour nous tous ?

Les images médicales (IRM, scanner, radiographies) ou coupes cellulaires observées au microscope sont avant tout choisies à la faveur d’association de motifs humain, animal et végétal, l’artiste reprenant à son compte – son conte, aussi – le concept et la figure de l’arborescence, comme le pointe spécifiquement le vocabulaire de la neurologie et plus largement des neurosciences. Le réseau neuronal est en effet constitué de collections de neurones (plusieurs dizaines de milliards dans un cerveau humain) étroitement connectés – on parle de « clique », ce qui n’est pas sans rappeler la troupe ou le troupeau des organisations humaine et animale – et d’espaces vides entre eux (appelés « cavités » ou « clairières », comme le disent métaphoriquement certains chercheurs). Cette organisation complexe, apparentée à une géométrie fractale, l’artiste la redessine à sa guise, contaminant progressivement l’imagerie médicale, la réinventant à l’aide de multiples médiums : peinture, encre, crayon, stylo bille, marqueur, feutre. Les techniques mixtes étant privilégiées pour les petits formats carrés de la série Portraits ou pour un jeu sur la brillance et l’invisibilité selon les angles d’observation pour les Impressions. Ainsi s’agit-il de brouiller l’image, les pistes de perception et de compréhension trop littérales.

Les dispositifs scientifiques sont rejoués, déjoués par l’artiste : elle grave à l’aide d’une aiguille – et l’on sait combien le vocabulaire médical et celui de l’art et de l’artisanat se rejoignent lorsque l’on parle d’aiguille, de couture, de suture, de tissus… – elle recrée des négatoscopes muraux mais de forme ronde ou bien une table rétroéclairée, comme si le plan vertical des cabinets médicaux était ramené à celui de l’observation des boîtes de pétri sur la paillasse horizontale des laboratoires (pour les séries Chimères et Se mettre au vert, notamment), tandis que le dessin, lui, s’observe traditionnellement sur ces deux plans.

Le regard, de l’artiste puis du spectateur, se déplace donc du squelette à l’organe, du crâne aux neurones, de l’os à la cellule des tissus cérébraux, de la nervure à la molécule de chlorophylle, de la structure au remplissage : de ce qui tient, ce qui maintient à ce qui fait matière, ce qui fait corps, en somme.

Le jeu sur les rapports d’échelles, les ordres de grandeurs, est au fondement de la démarche de l’artiste, qui propose, impose une observation de l’échelle 1 au microscopique, autant dire du macro au micro, tant les écarts sont immenses et les repères perturbés.

Un autre trouble notable dans la conception et la production des œuvres concerne les modalités de la gravure dans les pièces de Caroline Kennerson : elle est exécutée de mémoire pour la série du même nom, mais d’après modèle pour toutes les autres, afin d’asseoir la cohérence du discours utopique sur la philogénie, dont le sillon se creuse au fil du temps. La série Bleue comme une orange rassemble ainsi des dessins hyperréalistes d’images de cellules de vitamine C, toujours colorée en bleu par les scientifiques alors qu’elle pourrait parfaitement l’être dans une autre teinte. Partant de cet artéfact du colorant choisi par les biologistes, l’artiste attire notre attention sur le caractère poétique, surréaliste de l’image et de son sens en convoquant dans son titre ce vers de Paul Eluard : « La Terre est bleue comme une orange », tiré du poème intitulé La Terre est bleue, publié dans le recueil L’amour la Poésie en 1929.

Caroline Kennerson compose ainsi un va-et-vient entre magie de l’invention, douce rêverie et réalité crue : celle de l’intérieur des organismes d’habitude pudiquement cachée au regard et à l’exploration pour le commun des mortels, celle de la maladie aussi, de la dégénérescence, du corps en général et plus singulièrement du cerveau. Plonger au tréfonds de soi, dans les entrailles du vivant, c’est toujours toucher à des angoisses profondes, existentielles : la peur de la mort et de l’oubli, de soi, de ce qui constitue notre être, notre humanité aussi. Et comme toujours lorsqu’il est réellement question d’intimité, celle du corps, des corps, il est aussi question de violence ; d’attraction et de répulsion ; de vide et de plein, d’abîme et de plénitude.

En évoquant le développement parfois fou des cellules, voire leur emballement incontrôlable, l’artiste suggère, avec une extrême délicatesse, que l’on est, in fine, toujours et absolument étranger à soi-même, quelle que soit l’excellence d’un niveau de connaissance scientifique et de maîtrise technologique. Ou quand la science, la rationalité ne nous apprennent pas l’essentiel. L’hybridation tiendrait alors lieu de secrète promesse – peut-être pas si utopique que cela – passer par l’autre, ce plus grand étranger encore, pour découvrir une parcelle de soi. 

Aurélie Barnier

CV

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